Parce que Romain Gary…

2014, c’est l’année du centenaire de la naissance de Roman Kacew alias Romain Gary, le seul écrivain à avoir remporté deux prix Goncourt et de loin un de mes auteurs préférés (ex aequo avec Despentes). Longtemps boudé par les critiques et les universitaires, il semble ces dernières années retrouver grâce aux yeux de l’élite intellectuel française. Pluie de livres, de documentaires, rééditions, articles mais toujours point de Pléiade en vue. Faut pas déconner. Le bonhomme reste un saltimbanque, un valet de la littérature, un clown lyrique qui a joué avant de mourir un sacré tour à ses pairs…(un tour qu’ils ont certainement eu beaucoup de mal à oublier).  Et c’est de lui que j’ai choisi de vous parler aujourd’hui.  Pourquoi?

Parce que Romain Gary, c’est une sacrée crapule romanesque

Difficile de ne pas évoquer lorsque l’on parle de Gary le sujet Ajar. Adepte des pseudonymes qu’il a adoptés tout au long de sa carrière (Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat), c’est sous le pseudo Emile Ajar qu’il a marqué à jamais la postérité en réalisant la plus grande supercherie de l’histoire littéraire et en faisant un sacré pied de nez au critiques.  Fatigué de l’accueil réservé à ses romans par les critiques qui le jugeaient ringard, démodé et daignaient à peine lire ses œuvres, Gary se décide à publier certains de ses romans sous un nouveau  pseudonyme : Emile Ajar. Après un premier roman fort encensé par la critique (les spécialistes soupçonnent même Raymond Queneau de se cacher derrière ce pseudo), il publie La Vie Devant Soi. Ce roman marque véritablement un tournant dans l’histoire de Romain Gary puisque Paul Pavlowitch, neveu de l’auteur, entre véritablement en scène et incarne auprès des médias Emile Ajar et parce que La Vie devant Soi remporte le Goncourt en 1975 faisant de Romain Gary, le seul auteur à avoir remporté deux prix Goncourt.  A la mort de Gary, le scandale éclate et la supercherie est révélée. La suite de l’histoire, vous la connaissez mais je tiens à saluer l’imagination prolixe de cet auteur qui pendant 6 ans a publié  deux livres par an : 4 sous le pseudo Emile Ajar et 8 sous le nom de Romain Gary. L’un encensé par la critique tandis que l’autre reste plus ou moins ignoré. Donc bien ouej Gary et comme dirait Aretha R-E-S-P-E-C-T .

Parce que Romain Gary, c’est un idéaliste « à la poursuite du bleu »

Largement reconnu en tant que romancier, Gary n’a pas le statut de Sartre, de Camus ou encore de Malraux qu’il admirait tant. Il ne fait pas partie du cercle très privé des « intellectuels français » parmi lesquelles figure à la plus haute place, durant la période d’après-guerre,  l’écrivain-philosophe. Non, malgré ses succès littéraires et un lectorat nombreux, Gary demeure un émigré de la République des Lettres. Au statut prestigieux d’écrivain-philosphe, il préfère celui de romancier. Posture hautement courageuse et disruptive quand on sait que le Nouveau Roman ne prédisait rien d’autre à la même époque que la mort du roman… Pourtant, l’oeuvre de Romain Gary, si elle est avant tout romanesque n’est pas dénuée d’une réflexion philosophique. Bien au contraire, l’auteur s’intéresse de très près à la question de la condition humaine qui est la matière même de son oeuvre. L’écriture de Romain Gary est profondément humaniste. Tous les héros de Gary/Ajar sont à la « poursuite du bleu », en quête de la « fin de l’impossible », à la recherche de cet humain « tendrement tolérant et humainement impossible ». Ce que poursuit Gary dans ses romans, dans ses nouvelles, dans ses écrits, ce qu’il traque avec rage, c’est « l’humain humaniste et humanisant  » ou ce qu’il appelle  la « part Rimbaud » c’est-à-dire cette parcelle de poésie, cette part de mystère, de beauté et d’illusion, d’imaginaire et de mythe présent en l’homme. L’homme est une œuvre d’imagination, un effort vers lequel il faut tendre : « Les valeurs morales et spirituelles sont la poursuite d’un rêve, le rêve d’un homme à son propre sujet». Mais contrairement à Sartre ou Camus, Gary n’écrit pas de roman philosophique.  Il nous raconte une histoire, une histoire dont c’est à nous de comprendre la morale. Et moi j’y peux rien mais je trouve ça beau.

Parce que Romain Gary, c’est un Jamel De Gaulle

Il ne fait certes pas du Stand Up  comme un Jamel Debbouze mais à sa façon Gary possède un sacré sens de l’humour que l’on retrouve principalement sous la plume d’Emile Ajar. Et comme De Gaulle, Gary est un farouche défenseur d’une certaine vision de l’homme. Mais, ce qui n’était que prémisse dans l’oeuvre de Romain Gary devient un véritable style dont l’une des principales figures sera l’ajarisme.  L’ajarisme est une subversion du mot ordinaire pour en tirer un surcroît de sens. En clair, Gary joue avec le langage, fait des « pieds de nez à la logique courante » jusqu’à déclencher le rire.(Gné? qué dicès? No entiendo nada). Quelques exemples d’ajarisme pour comprendre de quoi il en retourne :

« En général les aveugles sont très gentils et aimables à cause de tout ce qu’ils n’ont pas vu dans la vie » – Gros-Câlin
« Elle est morte sans laisser d’adresses » – La Vie devant soi
« Il y a toujours chez les noirs un gène au rappel de leurs origines, à cause de la jungle, des singes et des racistes« – Gros-Câlin

Souvent absurdes, ironiques voire cyniques, les ajarismes permettent de désamorcer le réel et de dire des vérités sur la condition humaine (encore celle là).

Et sinon?

Parce que Romain Gary, ce n’est pas que  La Promesse de l’aube, ce livre autobiographique qu’on nous a forcé à lire au lycée. Et heureusement).

Parce que Romain Gary est un vert précoce. Il a écrit en 1956 Les Racines du ciel, considéré par certain comme le premier roman « écologique » 

Parce que Romain Gary est un écrivain visionnaire comme il l’a prouvé dans  Chien Blanc, roman allégorique sur le racisme.

Parce que Romain Gary a en horreur les idéologies aussi belles soient-elles.

Parce que Romain Gary voit dans les éléphants le symbole d’une « certaine inviolabilité de l’humain ».

Parce que Romain Gary prend toujours la défense dans ses romans des minorités, des marginaux, des plus faibles.

Parce que Romain Gary. Tout simplement.