Waiting in Line 3D : le jeu de simulation le plus ennuyeux du monde

Pas facile de s’ennuyer tous les jours. Avec les smartphones et toutes les applications qui gravitent autour de nous, l’ennui se fait de plus en plus rare. Peut-être même que s’ennuyer va redevenir un luxe.  Sans cesse occupé voire suroccupé, nous ne savons plus nous ennuyer. Même les trajets en métro prennent des airs de Disneyland : un peu de musique sur les oreilles, un Candy Crush entre les mains et on se croirait presque à Space Montain ou tout du moins dans le monde merveilleux des poupées (It’s a small wolrd!). Mais c’était sans compter sur Rajeev Basu et son jeu de simulation Waiting in Line 3D.

Waiting in Line 3D est le fruit de la collaboration entre l’artiste interactif  Rajeev Basu et le musicien ManClub. C’est un jeu de simulation  dont le but est de faire la queue le plus longtemps possible…  Mais gare  ne pas sombrer dans le sommeil! Sinon vous perdrez la partie.  Le créateur Rajeev Basu a tout de même pensé à une technique assez punchy pour remédier à la fatigue : vous mettre des coups de poing dans le visage. (C’est bien connu, aux moindres signes de fatigue, la sécurité routière recommande aux conducteurs de se frapper le visage avec le poing. ). Toutefois, si vous vous attendez à découvrir un autre jeu ou à décrocher quelque récompense suprême pour avoir pris votre mal en patience, détrompez-vous tout de suite. Vous ne gagnerez rien. L’unique but de Waiting in Line 3D est bien de faire la queue. La musique du chanteur ManClub sera le  seul divertissement dont vous bénéficierez et le seul moyen pour vous de supporter cette attente interminable…  même si aux dires du créateur, certaines personnes ont quand même passé 27 minutes à  patienter dans cette file d’attente virtuelle…  27 minutes!

Sans vouloir se la jouer Intello (on ne pourrait pas), on pourrait voir dans ce jeu parfaitement vain une expérience totale de l’absurde. Winting In Line ne met-il pas en scène l’absurde philosophique version 2.0 de façon ludique et expérimentale un peu comme l’ont expérimenté à leur époque et par le langage Samuel Beckett avec En attendant Godot  ou encore Kafka avec Le Procès. Waiting in Line ne pourrait-il pas être assimilé à un tableau de la condition humaine aux prises avec l’absurdité de la vie? Le temps n’est-il pas comme dans ces pièces tournés à l’absurde. Faire la queue sans but, le plus longtemps possible n’est-elle pas une merveilleuse mise en scène de l’absurdité de la vie qui conduit inexorablement à la mort? Le créateur du jeu n’avait peut-être pas pensé à ces influences littéraires et artistiques (et qui sait d’ailleurs?), mais Waiting in Line est certainement un héritier 2.0 des dramaturges absurdes de l’après-guerre.

Enfin,  si vous ne vous êtes pas laissé séduire par le jeu de Rajeev Basu, vous pouvez toujours vous laisser tenter par les films de Sofia Coppola. Il n’existe pas de meilleur moyen d’expérimenter l’ennui de façon intime – l’absurde en moins – qu’en regardant Somewhere. Ce film débute sur une voiture qui roule sur un circuit fermé pendant 5 minutes et raconte l’histoire d’un mec qui s’ennuie dans sa vie.  Au final, on s’ennuie en regardant un mec qui s’ennuie. N’est-ce pas une parfaite mise en abîme? Somewhere est un chef d’oeuvre dans son genre et c’est de loin l’expérience cinématographique qui ressemble le plus pour moi à une mort cérébrale. 1h et 38 longues minutes d’encéphalogramme plat. A côté, Winting In Line, c’est vraiment pour les débutants.

Et sinon,  au delà de son aspect métaphysique, Waiting in Line est un excellent entrainement au métier de Line Stander ou faiseur de queue. Très populaire aux Etats-Unis ou en Asie, ce métier né au Japon consiste à faire la queue pour des gens qui n’ont pas de temps à perdre avec ça. La solution au chômage est peut-être là!

 

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